
Gaston Rebuffat écrivait que l’alpiniste, c’est « celui qui met ses pas là où son regard a tant de fois porté les yeux ». A la fin de ma grande traversée des Alpes à pied, j’aperçois pour la première fois le Mont-Blanc depuis le col de Chavière en Vanoise. Dès cet instant, je n’avais plus qu’une idée en tête, en gravir le toit de l’Europe pour la seconde fois. Les conditions météorologiques s’annonçant au beau fixe pour la fin de semaine, j’appelle mon frère (il réalise en ce moment l’ascension des 82 sommets de plus de 4000 mètres des Alpes) et nous convenons d’un rendez-vous à Chamonix.
Montée express à 3800 mètres via le téléphérique de l’Aiguille du midi. Neige fraiche et grand soleil ravissent les grimpeurs de tous poils. Les refuges sont pleins à craquer. Nous dressons le bivouac directement sur le glacier parmi de nombreuses autres tentes. Petits parcours d’arêtes sur l’excellent granite ocre des Cosmiques, histoire de s’acclimater un peu et de se mettre en jambe.
l’aube enflamme les cimes de couleurs rosées, orangées,
poussant parfois jusqu’au violet
Après une nuit de somnolence, c’est aux lueurs des lampes frontales que se gravit l’imposante face glacière du Mont Blanc du Tacul et ses 4248 mètres. Dans l’immense diagonale qui s’élève en direction du col du Maudit, l’aube enflamme les cimes de couleurs rosées, orangées, poussant parfois jusqu’au violet. Pas question pour autant de se déconcentrer dans cette pente de glace verticale où la progression se fait du bout des crampons en s’arcboutant sur deux piolets-tractions. Le ressaut franchi, notre cordée quitte la trace principale pour rejoindre les cîmes terminales du Mont Maudit. Un terrible nom qui nous vaudra un pied profondément enseveli dans une crevasse, mais heureusement guère plus.
L’oxygène se fait de plus en plus rare.
Chaque pas pèse une tonne.
Il ne reste plus que 600 mètres de dénivelée pour surpasser toutes les montagnes. L’oxygène se fait de plus en plus rare. Chaque pas pèse une tonne. Le rythme de chaque geste s’exécute au ralenti. Tout en progressant de zig-zag en zig-zag, nous avons constamment à l’esprit que les 4810 mètres ne sont plus très loin. Les abandons sont nombreux à ce stade de l’ascension mais je peux compter sur mon frère pour me conduire jusqu’au sommet.
De violentes bourrasques balaient la croupe de glace puis… plus rien. Nous venons de basculer sur le versant sud-ouest, gagnant instantanément pas loin de 10°C. Nous voici tout en haut, au comble du bonheur. Je serre mon frangin dans les bras comme je l’avais fait 25 ans plus tôt avec mes parents. Une larme perle sur mes paupières et je n’ai même plus l’excuse du froid ou du vent pour cacher mon émotion.












